La sémantique a changé : il n’est plus seulement question d’innovation ou d’industrialisation, mais bien d’économie de guerre. Une économie dans laquelle l’État entend mobiliser l’ensemble de ses outils pour soutenir les acteurs stratégiques de la défense, des grands groupes jusqu’à la French Tech. « C’est une prise de conscience collective : la défense n’est pas antinomique avec la paix, elle est là pour la garantir », résume Nicolas Berdou, directeur d’investissement en charge des fonds Défense chez Bpifrance.

Le 20 mars dernier, le gouvernement a dévoilé un plan visant à soutenir la Base industrielle et technologique de défense (BITD). En première ligne, Bpifrance renforce ses outils dédiés : le fonds Definvest, lancé en 2018 pour pallier l’insuffisance du capital privé dans le secteur, voit sa durée de vie portée à 30 ans, et sa période d’investissement à 20 ans. « Cela ne s’accompagne pas d’une hausse immédiate de sa taille, mais mécaniquement, ce rallongement permettra de soutenir plus d’entreprises, notamment grâce au réemploi des fonds issus des cessions », précise Nicolas Berdou.

Depuis sa création, Definvest a financé 27 entreprises jugées stratégiques de la French Tech, parmi lesquelles Unseenlabs, Reflex CES ou Agenium. Sa vocation : soutenir des startups, PME et ETI à forte intensité technologique, dont les innovations peuvent avoir un impact en matière de souveraineté. Les tickets, compris entre 500 000 et 10 millions d’euros, permettent à Bpifrance d’entrer au capital aux côtés de fonds privés.

Un effet d’entraînement à venir ?

Contrairement à une idée reçue, il ne s’agit pas de financer des “startups de la défense” au sens strict. « La défense n’est pas un secteur en soi, mais un marché. Beaucoup de startups tech, sans s’y être destinées, peuvent adresser ce marché de manière duale », souligne Nicolas Berdou. Une approche fondée sur l’usage, qui permet de couvrir un spectre très large : quantique, optronique, composants critiques, IA appliquée, spatial…

Ce principe de technologies duales est au cœur du positionnement de mirSense, startup deeptech spécialisée dans les lasers infrarouges à usage militaire et civil. « Jusqu’ici, les acteurs de l’investissement nous forçaient un peu à choisir notre camp : d’un côté, les fonds très orientés “impact” et ESG, de l’autre, quelques fonds spécialisés défense, peu nombreux. Les technologies duales, comme les nôtres, étaient difficilement finançables », explique Mathieu Carras, CEO de mirSense.

Il constate aujourd’hui une inflexion dans les mentalités. « Les récents arbitrages politiques vont de pair avec un changement culturel. On voit émerger des fonds plus ouverts à ces questions, moins dogmatiques. La défense retrouve une légitimité dans le débat public, y compris auprès des investisseurs généralistes », ajoute-t-il. S’il précise que Bpifrance n’est pas à son capital, il observe néanmoins que l’évolution de la doctrine publique a des effets d’entraînement sur l’ensemble de la chaîne de valeur.

Un arsenal financier en expansion

Outre Definvest, Bpifrance dispose d’un autre outil structurant : le Fonds Innovation Défense (FID), lancé en 2021 avec l’Agence de l’innovation de défense. Doté initialement de 220 millions d’euros, il est en passe d’atteindre 300 millions, avec des nouveaux souscripteurs comme Allianz ou MBDA. Il cible des entreprises plus en amont, sur des briques de rupture potentiellement utiles à la défense, même si elles évoluent dans un cadre civil. Pasqal, Exotrail ou Alice & Bob en ont bénéficié.

Ce renforcement des moyens va de pair avec une volonté d’ancrage territorial et industriel. En complément des investissements directs, Bpifrance multiplie les dispositifs : un fonds de dette privée de 500 millions d’euros (dont 100 fléchés défense), une offre pour les particuliers via le futur fonds "Bpifrance Défense" (accessible dès 500 euros), mais aussi des programmes comme l’Accélérateur Défense ou le Diag Cybersécurité Défense, à destination des PME et ETI.

Une bascule qui reste à consolider

Ce réarmement stratégique du financement public signe-t-il une inflexion durable pour la French Tech ? Pas encore un tournant, mais une opportunité à saisir. Pour Bpifrance, l’enjeu est désormais d’embarquer davantage de fonds privés sur ces sujets, tout en assurant une montée en puissance progressive des entreprises soutenues. Reste à traduire les intentions politiques en commandes concrètes.

« L’investissement est une chose, mais c’est bien la commande qui structure une filière », rappelle Mathieu Carras. Or, l’accès aux marchés publics de la défense reste souvent complexe pour les startups. Chez mirSense, on anticipe néanmoins un effet d’accélération. « Nos technologies sont déjà adoptées à l’étranger. Ce que l’on espère désormais, c’est une adoption plus rapide et plus systématique en France et en Europe. Les récentes annonces peuvent jouer ce rôle d’accélérateur », partage-t-il.

« Le financement ne suffit pas : il faut que les entreprises aient des débouchés, que les acheteurs publics les intègrent dans leurs stratégies », confirme Nicolas Berdou. Une condition indispensable pour que les startups engagées sur ces sujets ne soient pas seulement vitrines de la souveraineté, mais deviennent de véritables piliers industriels.