Étant l’un des fondateurs d’Aircall, Jonathan Anguelov est l’un des entrepreneurs emblématiques de la tech française. Née dans le giron d’eFounders (Hexa) en 2014, l’entreprise, qui est devenue une licorne puis un centaure (plus de 100 millions de dollars de revenus annuels récurrents), est une belle réussite. Et si Jonathan Anguelov a quitté ses fonctions opérationnelles au sein d’Aircall en 2023, il continue de bien mener sa barque avec Aguesseau Capital, sa foncière immobilière centrée sur l’hôtellerie.

Tout semble lui sourire sur le papier. Pourtant, l’entrepreneur revient de très loin. Et pour cause, le début de sa vie n’a pas été tendre. Né à Paris en 1986 d’une mère immigrée d’origine bulgare et de père inconnu, il s’est retrouvé à 12 ans placé sous la responsabilité de l’aide sociale à l’enfance. Un point de bascule qui lui donnera la rage de vaincre.

D’une enfance difficile à une réussite entrepreneuriale

Cette histoire méconnue jusque-là, Jonathan Anguelov a décidé de la raconter. Pour cela, il a écrit une autobiographie, «Rien à perdre», qui s’apprête à être publiée aux éditions Alisio chez Albin Michel. Dans ce livre, il retrace son enfance en foyer et famille d'accueil, puis les étapes qui lui ont permis de donner naissance à une licorne.

Le co-fondateur d’Aircall s’appuie sur son parcours pour livrer ses conseils pour avancer dans ses projets, même quand les vents contraires s’accumulent. Son mantra pour ne jamais renoncer : «Le futur vous appartient, c’est à vous de l’écrire !»

Lancé officiellement le 13 mars prochain, le livre «Rien à perdre» peut être précommandé dès ce 18 février. A cette occasion, Maddyness vous dévoile les bonnes feuilles de l’ouvrage.

Les raisons de ce livre

Pendant très longtemps, focalisé sur mon futur, je me suis battu pour cacher mon passé. Mais aujourd'hui, j'ai pris conscience que mes cicatrices sont mes forces. Chaque cicatrice est une tranchée qui me permet d'avancer sans jamais avoir peur. Je ne veux jamais oublier d'où je viens et je reste fidèle à moi-même. Le trublion qui ne fait pas les choses comme tout le monde.

Dans ce livre, je raconte mon histoire sans faux-semblants pour montrer que rien n'est jamais joué d'avance. Même si l'on vient d'un milieu défavorisé, tout reste possible. Aujourd'hui, je suis le seul fondateur d'une licorne issu d'une famille pauvre, avec une maman immigrée et illettrée, qui a en plus grandi en famille d'accueil. Je vais également vous donner toutes les clés et tout ce qui pourra vous permettre d'avancer et de réussir vos projets.

Comme je le dis souvent : le futur vous appartient, c'est à vous de l'écrire. La clé de la réussite, c'est le travail. Mais le plus important, c'est de trouver ce qui vous plaît, ce qui vous passionne, le domaine dans lequel vous êtes bon. Arrêtez de vous mettre des barrières, trouvez votre voie et avancez sans jamais vous retourner. N’oubliez pas qu'on a tous une bonne étoile, donc de temps en temps regardez vers le ciel, vous verrez elle brille aussi pour vous.

Quand les policiers débarquent à son domicile durant son enfance

Un matin en pleine semaine, tout bascule. Je suis en train de prendre mon petit-déjeuner chez maman, seul dans le salon comme à mon habitude, quand j’entends frapper et sonner fermement à la porte. J'ouvre la porte. Il y a une dizaine de personnes sur le palier : des policiers, un huissier, un serrurier, des assistantes sociales, une juge pour enfants... « Jonathan, nous sommes là pour ton bien, m'explique l'une de ces personnes en me prenant à part. Tu ne vas pas aller à l'école ce matin. Prends tes affaires, on va t'emmener dans un nouveau collège... »

Sur le coup, je ne comprends rien. Maman, qui dormait dans sa chambre, nous rejoint, et ne semble pas saisir mieux que moi la situation. Les huissiers lui expliquent qu'ils vont saisir les meubles et l'intégralité des biens de valeur que nous possédons à cause des dettes que nous avons accumulées. Quelques mois plus tard, je comprendrai que la justice saisit tous les avoirs de maman et l'intégralité de nos biens, sauf l'appartement où nous vivons, qui est insaisissable parce que détenu en SCI (société civile immobilière) entre mes grands-parents et ma maman.

Il était l'heure pour elle de payer ses dettes, et l’État ne comptait lui faire aucun cadeau. Dans la vie, un jour ou l(autre, quand on triche on se fait attraper, et ce jour-là était arrivé pour maman. Difficile pour un gamin de mesurer la gravité et l'ampleur de la situation... mais je n'ai pas vraiment le choix.

Quand Aircall devient une licorne en juin 2021 à l’occasion d’un tour de table de 120 millions de dollars

Je me souviens encore de ce fameux moment où Goldman Sachs nous annonce la nouvelle. Après des centaines de documents échangés, le partner en charge nous envoie un simple email : « Are you available for a quick chat ? » On se demande si on doit lui répondre tout de suite sachant qu'on en meurt d'impatience, ou si on doit prendre un peu de temps pour lui répondre. L'excitation est trop importante, on lui propose une visioconférence dans la journée.

Le call commence à 23h, heure de Paris. Je sais que c'est le moment clé, que c'est tout ou rien. Je n'écoute qu'à moitié tellement je suis stressé, et en plus je n'entends que des bouts de mots car la connexion ne fonctionne pas bien. Soudain, un long silence, puis cette phrase que je n'oublierai jamais : « Guys, we are really impressed by Aircall and we would like to lead that round at a billion dollar valuation, we will send you all the paperwork including the Term Sheet. » En gros c'est validé, ils veulent monter au capital de la société sur une valorisation à plus d'un milliard de dollars.

Olivier et moi essayons de rester impassibles, comme si tout cela était normal. La visio se termine, je me souviens être chez moi, seul, devant un plat de pâtes, et j'explose de joie. Dans la seconde, Olivier m'appelle sur mon portable depuis New York : « Ça y est, Jon, on l'a fait ! Aircall est une licorne. »

Quelques semaines plus tard, nous l'annonçons publiquement, et c'est un raz-de-marée !

Quand Aircall se lance dans sa quête pour devenir un chameau

Encore une fois, nous obtenons beaucoup de presse et la communauté tech salue notre succès. Malgré tous ces éloges auxquels nous avons droit, quelque chose ne tourne pas rond pour moi. Le monde de la tech utilise une fois de plus un animal imaginaire pour décrire une réalité qui, elle, est beaucoup plus concrète. Le monde de la tech a tendance à vivre dans le rêve, dans un monde où l'argent coule à flots et où les problèmes de trésorerie n'existent pas. Pour moi, il est temps de revenir sur terre dans un monde beaucoup moins sexy, dans un monde où on parle d'animaux qui existent.

Bienvenue au chameau

Malgré tous les lauriers que je reçois, je réalise que l'objectif de la société n'est pas rempli et qu'on doit aller encore plus loin. À mon sens, le monde de la tech et des startup se complaît parfois un peu trop dans un microcosme où l'argent est gratuit, où l'on peut dépenser sans compter.

Mais une fois ce seuil des 100 millions d'ARR franchi, le monde imaginaire ne peut plus exister. Car quelle est la prochaine étape : devenir un minotaure ? Un dragon qui crache du feu ? La seule chose valable, c'est de devenir un animal qui existe. Et quoi de mieux qu'un animal beaucoup moins sexy ? Celui auquel je pense souvent, c'est le chameau.

Bien sûr, le chameau est beaucoup moins séduisant que la licorne, mais lui, il existe et il peut représenter un vrai modèle : il est résilient, consomme peu d'énergie, stocke beaucoup et peut traverser des déserts sans boire une seule goutte d'eau... Fin 2022 - début 2023, la crise économique est là, et cette résilience devient à mes yeux une nécessité. Une évidence. La prochaine étape pour Aircall, c'est de devenir un chameau.