Employés de saisie de données, assistants administratifs et secrétaires de direction, commis à la comptabilité, à la tenue de livres et à la paie, commis aux stocks et à l’enregistrement des matériaux, commerciaux itinérants, graphistes, experts en règlement de sinistres, examinateurs et enquêteurs, responsables juridiques… Autant de métiers qu’un rapport du World Economic Forum destine à la suppression d’ici à 2030. « Les tendances mondiales devraient générer 170 millions de nouveaux emplois et en supprimer 92 millions, aboutissant à une augmentation nette de 78 millions d’emplois. L’IA va détruire des dizaines de millions d’emplois à travers le monde mais elle va en créer bien plus », complète Yassine Chabli, CEO et cofondateur de Billabex.
Cette startup compte une équipe restreinte de personnes mais une multitude d’agents IA pour mener ses activités de recouvrement. Comme chez Billabex, un mouvement s’opère et les startups se tournent logiquement de plus en plus vers l’IA pour lui confier des tâches rébarbatives et chronophages. Chez Suzan AI, solution logicielle d’automatisation des opérations de conformité réglementaire, la tendance est la même, comme le précise Jérémie Boullu-Chataignier. « Nous avons une équipe de moins de dix personnes et nous n’avons pas besoin de plus grâce à l’IA. »
Lever ou ne pas lever ?
Qui dit moins de collaborateurs pourraient signifier moins de besoin en financements et donc un recours moindre aux fonds d’investissement. « Le passage de la levée est ritualisée pour beaucoup de startups pour aller vers de l’hypercroissance, recruter des talents et s’ouvrir à d’autres géographies », estime néanmoins Jérémie Boullu-Chataignier. Suzan envisageait d’ailleurs une levée avant d’y renoncer. « On s’est rendu compte que nos facteurs limitants ne dépendaient pas du financement. Au final, on peut même perdre en productivité le temps d’intégrer les équipes. » Si le dirigeant considère que la situation diffère dans le retail ou encore la deeptech, il pense que dans le logiciel, une entreprise « peut avancer en se passant des premières levées en pré seed, seed, voire éventuellement selon les cas de Série A. »
Pour Yassine Chabli, les startups, tous secteurs confondus ou presque, se divisent en deux catégories : « Celles qui enchainent les levées de fonds, des bêtes de compétition issues des grandes écoles qui renforcent leurs équipes commerciales et marketing pour valoriser au maximum jusqu’à vendre leur activité. Ils peuvent aussi utiliser l’IA pour le faire. » De l’autre, celles qui opèrent une prise de conscience avec un retour aux fondamentaux de la rentabilité. « On voit des bootstrap qui font de la valeur sans lever tout en aillant une croissance saine et durable. » Celles-là font notamment appel à l’IA, aussi bien pour le marketing, le commercial que la relance d’impayés ou encore les devis, les notes de frais ou une partie de leur comptabilité. « L’IA intervient pour faire que chaque humain soit dix fois plus efficace, des collaborateurs augmentés », juge Yassine Chabli. Jérémie Boullu-Chataignier complète : « Là vous auriez besoin de 20 personnes en développement, vous pouvez diviser ce nombre par 4 ou 5 grâce à l’IA. »
Et les fonds dans tout ça ?
Du côté des fonds, le regard diffère un peu. « L’IA fait monter les collaborateurs en compétence dans l’intérêt de leurs missions. L’IA est un vecteur de création de valeur et de productivité donc de croissance pour l’entreprise et d’emplois », s’oppose Jérôme Masurel, dirigeant de 50Partners.
Pour lui, « la valeur d’une entreprise repose sur les hommes. La force, la valeur de ce que nous finançons, ce sont les hommes. » Même s’il prône le recours à l’IA, Jérémie Boullu-Chataignier n'imagine pas une entreprise sans la présence des collaborateurs. « L’IA est aidante. Elle amène à repenser la façon de manager et le travail mais l’IA n’est pas créative. Elle a besoin d’être contrôlée car elle fait des erreurs même si elles sont moins fréquentes. Elle a besoin d’un humain pour orchestrer. Elle ne comprend pas non plus les exigences techniques et implique un besoin d’expertise humaine. » Yassine Chabli n’hésite pas à aller plus loin dans sa réflexion. « A long terme, nous envisageons que Sarah, notre IA, occupe le rôle de CEO. Si les équipes sont constitués d’IA, il est logique qu’une IA harmonise et pilote les autres. Mais sans lui donner les responsabilités du dirigeant. »
Quel avenir se profile ?
Jérôme Masurel, lui, n’imagine pas qu’une IA puisse occuper une telle fonction. « Une personne donne de la singularité à un projet, sinon tout le monde ferait pareil. » Yassine Chabli s’inscrit pour partie dans cette réflexion. « L’humain reste nécessaire pour ses qualités d’empathie et d’intuition, indispensable pour construire une stratégie et même identifier les processus applicables à l’IA. »
Ce dernier conclut en prédisant deux avenirs pour l’IA au sein des entreprises. Dans le premier cas, la technologie pourrait permettre aux salariés de travailler moins pour se consacrer à des loisirs. Et dans le second ? « Sous la pression capitaliste, les gens travailleront autant mais produiront plus grâce à l’IA. »