Une étude de Clipperton révélait il y a un peu plus d'un an que le secteur technologique était devenu le segment connaissant la plus forte croissance pour les rachats d'entreprises par des fonds de private equity dans le monde. Au premier trimestre 2023, il représentait 48% de la valeur des transactions, contre 37% en 2022 et 22% en 2021.
Rencontré sur le salon, Antoine Ganancia, managing partner chez Clipperton, affirme : "Cette tendance, initiée il y a une vingtaine d'années aux États-Unis avec l'émergence des GAFA, prend aujourd'hui de l'ampleur en Europe. Des fonds de private equity, type LBO, investissent dans des entreprises tech rentables." Il cite les exemples de NUMAPS, qui a levé 59 millions de dollars en septembre 2023 auprès de Verlinvest, et de Brevo (anciennement Sendinblue), qui a réalisé une levée de 160 millions de dollars en octobre 2020, menée par Bridgepoint avec la participation de Bpifrance et BlackRock.
Emanuele Levi, Directeur général de 360 Capital Partners, partage cette vision : "Aux États-Unis, la tech représente la moitié des valeurs boursières, un phénomène encore peu présent en Europe. L'intérêt croissant du Private Equity pour la tech s'installe progressivement sur le Vieux Continent, avec un décalage temporel. La tech est l'unique verticale qui bouleverse notre quotidien par des vagues successives d'innovation. C'est davantage la tech qui les attire que les startups en soi, bien que l'agilité inhérente à la tech aille de pair avec l'écosystème des startups." Investisseur de la série C d'Exotec aux côtés de Breega, 360 Capital Partners a vu Goldman Sachs entrer au tour de table lors de la série D en janvier 2022.
Ben Maurel, CEO et cofondateur de Breega qui avait son stand au Venture Village de l’IPEM, considère ce phénomène comme encore émergent : "Keensight a lancé son fonds avec l'EIF sur la thématique European Tech Champions. Ces précurseurs voient bien que depuis 50 ans, les fonds de Private Equity ne touchent pas à la tech et se concentrent sur du traditionnel, bien que depuis 15 ans, 90% des entreprises créées soient technologiques. Il y a un début de prise de conscience de la nécessité de savoir apprivoiser les business technologiques."
Des caractéristiques plus attractives que d’autres
Pour le Directeur général de 360 Capital Partner, "Il est évident que toutes les startups tech ne suscitent pas l'intérêt du Private Equity. Pour devenir des cibles attractives, elles doivent atteindre une masse critique. Certains fonds sont capables de parier sur des entreprises qui perdent de l'argent de façon marginale, à condition qu'elles affichent une croissance forte, dépassant largement les 30%. D'autres, spécialisés dans le buyout, ne s'intéressent qu'aux entreprises tech rentables, sur lesquelles ils peuvent appliquer un effet de levier."
Certains modèles économiques suscitent néanmoins un intérêt particulier chez les investisseurs. C'est notamment le cas des startups spécialisées dans le logiciel B2B qui, au-delà d'une certaine masse critique, commencent à générer un EBITDA positif. Les fonds de private equity recherchent la rentabilité et la possibilité de réaliser des opérations avec effet de levier.
Elaia, initialement fonds de capital-risque, opère une mue progressive vers le private equity, notamment via son alliance avec Lazard. À l'IPEM, Alexandre Margoline, Partner chez Elaia, décrypte cette évolution : "La tech européenne, et particulièrement française, a enfanté des pépites en pleine maturation. Ces entreprises affichent désormais rentabilité, revenus récurrents, croissance soutenue et barrières à l'entrée quasi-infranchissables. C'est ce qui fait saliver le PE. Ils aiment des leaders sur des marchés globaux, avec des revenus récurrents. Mais le PE a ses exigences : minorité significative ou contrôle majoritaire. Les 5% ? Pas intéressant. Pour une startup prometteuse déjà entourée de VCs, le PE n'hésite pas à faire place nette."
Convaincu que l'expertise tech est cruciale et encore rare chez les PE, Elaia lève actuellement un fonds de growth et buyout spécialisé : LEC (Lazard Elaia Capital) dont le closing est prévu pour décembre 2026.
Emanuele Levi ajoute : "L'appétit des PE s'éveille à partir de 10-20 millions d'Ebitda. Une entreprise clairement rentable attire un nouveau schéma : tous les 5 ans, un fonds PE peut passer le relais à un autre, assurant continuité du financement et soutien stratégique."
Un intérêt qui réjouit les VCs
Pour les fonds de capital-risque spécialisés dans les phases précoces, l'intérêt croissant des fonds de private equity envers les startups technologiques est accueilli favorablement. Cette tendance leur offre une opportunité précieuse de liquidité, leur permettant de réaliser des sorties partielles ou totales de leurs investissements. Cette nouvelle dynamique enrichit l'écosystème du financement en offrant une voie de sortie supplémentaire, complémentaire aux traditionnelles introductions en bourse et fusions-acquisitions.
“Le PE est en quelque sorte un maillon manquant à l’écosystème qui ne parvient pas encore toujours à boucler son cycle. Il permet au Venture Capital de réaliser des sorties et donc de rémunérer les LPs pour relever des fonds derrière. Pour faire émerger des champions en Europe, il faut plus d’argent au travail et donc plus d’acteurs intéressés par le financement”, synthétise Emanuele Levi.
Cette convergence entre venture capital et private equity sur les dossiers tech, couplée à l'intégration des family offices lors de cette 7ème édition de l'IPEM, témoigne d'une consolidation de l'écosystème des investisseurs. Cette évolution promet de belles perspectives pour les champions de la tech en Europe. L'alignement des différents acteurs du financement, du early-stage au late-stage, en passant par le growth equity, crée un continuum de financement robuste. Cette synergie entre les différentes catégories d'investisseurs offre aux entreprises technologiques européennes un terreau fertile pour leur croissance et leur expansion internationale..